Tóth Krisztina költő, író, műfordító

Fotó: Bulla Bea     

La carte des fourmis

 

(Un itinéraire)

Grand-mère savait prédire le temps qu’il allait faire. Quelquefois, sans même sortir de la « petite maison », la tête sur les coussins multicolores qu’elle avait ramassés dans les poubelles du quartier, elle se massait les reins, tout en gémissant :  « le froid arrive » Notre taudis était encombré d’objets on ne peut plus disparates : nounours et poupées éborgnées trônaient sur le lit recouvert d’une fourrure en matière synthétique, certaines n’avaient qu’un bras, d’autres portaient sur le visage des cicatrices tracées au stylo à billes. Tissus effilochés, dessus de lit, bouts de rideaux et autres chiffons, tout le butin que Grand-mère avait rapporté de ses tournées nocturnes, débordaient des cartons alignés le long des murs, envahissant petit à petit toute la pièce. Hors d’usage depuis longtemps, les chaises formaient deux amoncellements informes au milieu de la chambre, signalant qu’il fut un temps où l’on pouvait encore s’y asseoir. Avec l’aide de Bahut, Grand-mère avait tendu une ficelle entre deux murs pour y accrocher, avec des pinces à linge, leurs dernières acquisitions : peaux de bananes séchées qui sonnaient en se heurtant, calebasses, poissons à l’expression boudeuse, pages arrachés à des magazines illustrés… Ils griffonnaient sur toutes les surfaces disponibles : sur les murs, sur les pages des cahiers à moitié remplis, portant, sur la couverture, les noms d’élèves inconnus, cahiers étaient souvent envahis de moisissures, ayant pourri pendant des années dans des caves humides, en attendant que Bahut les décore de femmes nues et de palmiers. De son côté, Grand-mère entourait les interrupteurs de portraits d’hommes rigolards et couvrait les murs de lianes fleuries, de plantes colorées, de petits singes et de diablotins tirant la langue.

Une épouvantable puanteur régnait dans la « petite maison ». En général, on ne s’y enfermait que pour la nuit, nous passions le plus clair de notre temps dans le jardin en pente abrupte qui dévalait, à perte de vue, le flanc de la colline. Surtout, ne va pas sur la route, répétait Grand-mère, sur un ton plus rêveur qu’impératif, comme si la route avait représenté le plus grave de tous les dangers. En m’adressant cet avertissement, elle pensait sans doute avoir rempli toutes ses obligations d’éducatrice. Si tu oses sortir, je te casse les reins. Savoir si j’avais de quoi manger et m’habiller ou si j’ai pu me débarbouiller était le cadet de ses soucis. Je ne l’ai jamais vue faire sa toilette : coiffée de son éternel fichu en couleurs, elle portait les mêmes babouches été comme hiver ; de grosses croûtes s’étalaient sur ses pieds.

Ses pieds, j’eus l’occasion de les observer longuement le jour où elle creusa, avec Bahut, un grand trou dans la terre argileuse : une boue jaunâtre jaillissait entre ses longs orteils aux ongles noircis. En deux jours, Bahut construisit un four pour y faire cuire ses poteries. « On ne peut pas s’en servir pour les gâteaux ? » demandai-je. Ayant compris que j’avais faim, Grand-mère désigna, d’un mouvement de menton, le fond du jardin. « Va manger des amendes. Il y a aussi des mûres.  ».

On ne voyait pas souvent Bahut, son compagnon. Il disparaissait pendant des semaines, puis revenait, muni d’ un sac dont il déversait le contenu dans un coin de la maison, avant de se mettre, avec Grand-mère, à en extraire quelques objets utiles. En dehors de ma mère, Grand-mère avait eu un fils, qui, aux dires de la famille, serait mort de faim. Ou, plus exactement, Roudi, le petit frère de ma mère, aurait succombé, à l’âge de deux ans, à la dysenterie : affamé, il se serait empiffré d’abricots verts.

Je n’ai jamais osé poser de questions à ce sujet, le seul mot de dysenterie me remplissait de terreur, tout comme les accès de colère de Grand-mère : « Qu’ils crèvent tous la gueule ouverte !  »  hurlait-t-elle. La montagne renvoyait l’écho de ses imprécations.

Un jour, elle disparut à son tour. Je pensai à ma mère que je n’avais pas vue depuis trois semaines- sans doute était-elle partie accoucher d’un de mes frères mort-né. Elle les enterrait aussitôt : seule son ventre, qui tardait à se désenfler, rappelait qu’elle avait attendu un bébé. Je pensai aussi à mon père qui, après avoir planté son stand de tir dans les villages avoisinants, débarquait bruyamment chez nous pour s’évaporer peu après.

Assise sur le sol, je contemplai la procession des fourmis. Grand-mère et Bahut s’amusaient depuis des années à dessiner le trajet de ces armées noires traînant leurs larves : semblables aux chiromanciens interprétant les lignes de la main ou aux diseuses de bonne aventure lisant dans le marc de café, ils cherchaient peut-être à prédire l’avenir d’après l’itinéraire des fourmis. Les dessins qui reproduisaient leur trajet étaient épinglés sur le mur de la remise. Bien que protégées tant bien que mal par la gouttière que prolongeaient quelques plaques jaunes, les feuilles commençaient à gondoler et la pluie y inscrivait des rayures multicolores.

Tout en fixant mes pieds maculés de traces de mûre, je décidai d’aller voir ma famille à Ujpest,* Je connaissais l’adresse, mais pas le chemin qui y menait.

*Faubourg de Budapest (NdT).

Arrivée au bas de la colline, je montai dans un tram qui me déposa sur une grande place : je savais qu’il fallait continuer en autobus, mais lequel prendre? Je demandai aux passants de m’indiquer le supermarché, à partir de là, j’étais sûre de trouver mon chemin jusqu’à une rangée de maisons sans étages où: le linge de quatre ou cinq familles séchait dans les cours en terre battue. La maison qu’habitait mon oncle s’étirait sur le trottoir, l’épave d’une Lada jaune pâle jonchait le sol de la cour. Accrochée à la dernière porte, une plaque à l’émail écaillé, indiquait : « Défense de cracher par terre » Il était tard, j’avais été la dernière à quitter l’autobus.

J’entrai dans la maison. Une fumée épaisse flottait dans la pièce : une dizaine de convives se pressaient autour d’une table.

La fille d’Alex, dit une femme. S’extrayant de sa chaise, elle me prit par le cou. Les hommes chantaient à tue-tête, l’un d’eux portait, tatoué sur son poing, le nom d’Elisabeth. Tout à coup, levant son regard sur moi, il s’écria : « Chantons : « Mon père est le meilleur homme du monde » Il entonna la chanson, pendant que sa femme, sa main toujours posée sur ma nuque, me conduisit à la cuisine. – Tu as mangé ? demanda-t-elle.

Tout en grignotant une cuisse de poulet, j’écoutai les chants. Dehors, ça s’engueulait ferme, allaient-ils se bagarrer ? Non, le chant reprit, paisible. Une femme aux cheveux longs, avec une dent en or, apparut dans la cuisine, chargée d’une pile d’assiettes. « Dis donc, Ida, dit-elle à ma tante, tu as vu la tête de cette gosse ? »

Depuis plusieurs jours, le cuir chevelu me démangeait ; chaque fois que je me grattais, des plaques jaunâtres se détachaient et la plaie, en se cicatrisant, se couvrait d’une croûte, comme quand on s’écorche les genoux ou les coudes.

Pendant que, dans la pièce, ça braillait de plus en plus fort, les deux femmes versaient de l’eau chaude dans une bassine pour me laver les cheveux et y appliquer un produit horriblement puant qui me piquait les yeux. Mais les démangeaisons – dont j’avais essayé en vain de me débarrasser dans le bus, en me grattant la tête avec le peigne édenté de ma grand-mère – cessèrent. On me coucha sur un lit étroit et on referma la porte ; de temps à autre, un type entra ;   dans mon demi-sommeil, j’entendis des bribes de conversation. « Ce n’est pas de ça qu’il est mort, le petit Roudi, dit une voix. Il était trop faible. »

On parlait de ma grand-mère qui, à la stupéfaction générale du cortège funèbre, n’avait pas hésité à photographier l’enfant mort. Retroussant sa jupe, elle s’était accroupie près du cercueil, non pour dire adieu à son petit neveu, mais pour attraper le meilleur angle de vue pour sa « photo d’art ». Les appareils de photo étaient encore assez rares à l’époque, mais Grand-mère refusa de vendre le sien, même quand, virée de sa boîte, elle dut s’exiler dans la « petite maison ». « Quelle conasse ! conclut une voix éraillée. Son Bahut finira par se faire pincer. »

Je me réveillai au milieu de la nuit : le cul me grattait, c’était insupportable. Depuis quelque temps, je me réveillais toujours vers l’aube, j’écoutais ronfler Grand-mère, avant de me rendormir difficilement. Cette nuit-là, après avoir attendu un peu dans l’obscurité, je me décidai à profiter de la faible lumière venant de la rue pour gagner, à tâtons, la pièce. L’obscurité y régnait, derrière le store baissé, j’entendis vrombir le premier bus de la journée. Slalomant entre les meubles qu’on avait tirés pour faire de la place pour la grande table, j’atteignis le canapé amovible au-dessus duquel était suspendu un grand tableau représentant la Vierge Marie.

– Tante Ida, chuchotai-je.

Elle me ramena dans la cuisine. Je dus adopter une étrange posture, baisser ma culotte, me pencher en avant et attraper mes chevilles avec mes mains pour permettre à ma tante d’examiner mon trou de balle à la lueur de la lampe crasseuse.

– Putain de sort ! s’écria-t-elle. Que le diable les emporte, tous ces salopards !

Là-dessus, elle prit le savon, en coupa une mince tranche et m’ordonna de me mettre à plat ventre. Tu auras mal, mais tu seras débarrassée. Ça va les chasser, ils craignent comme la peste le savon et l’ail.

Elle introduisit le bout de savon dans le trou, comme un suppositoire. Je souffris le martyre : assaillie d’une douleur comme je n’en encore avais jamais éprouvé, je me tortillai en sanglotant silencieusement, persuadée que j’allais mourir frappée par la foudre, brûlée à l’intérieur. Je pensai à Bahut, qui, lui, aurait toujours voulu mourir foudroyé  ; chaque fois qu’éclatait un orage, il se mettait sous le gros amandier et regardait les éclairs traverser le ciel, pendant que Grand-mère, restée dans la maison, l’engueulait en hurlant de toutes ses forces. C’était leur façon de s’amuser.

Le matin, je ne souffrais plus, mais je n’arrivai pas à faire caca. Pendant que Tante Ida emballait la viande et les pommes de terre, oncle Dodo, (il avait le nez cassé, parce qu’il avait fait de la boxe quand il était jeune), s’approcha de moi et me glissa, en guise d’adieux : « Ta grand-mère, je lui envoie mon pied au cul. Va le lui dire. De la part de Dodo, ajouta-t-il avec gravité, sachant qu’à Ujpest, ce bout de phrase équivalait à un point d’exclamation et que, par ailleurs, ma grand-mère, toute rebelle qu’elle était, n’oserait jamais braver l’autorité masculine qui émanait de ses yeux – même s’il louchait un peu. Sans parler de Bahut, une poule mouillée et qui traînait la patte.

On ne connaissait pas le vrai nom de Bahut. Il paraît qu’on l’avait surnommé ainsi parce qu’il aimait se vanter de son certificat d’études et de son brevet d’ouvrier spécialisé. Nul ne savait quel était son vrai métier. Il dessinait fort bien : c’était lui qui avait appris à ma grand-mère à fabriquer des pots de terre. Un jour, il m’expliqua qu’il fallait pétrir l’argile sans laisser la moindre bulle d’air dans la pâte, sinon elle risquait de péter pendant la cuisson.

Je rentrai chez moi vers midi. On n’avait pas de frigidaire, je mis la boîte de Tante Ida à l’ombre, près du mur ; bien fermée, elle était protégée des mouches, pensai-je. J’essayai de bricoler avec l’argile, mais il faisait trop chaud et la terre était desséchée. Je me mis à casser des noyaux d’abricots, mais j’en eus bien tôt assez. Alors, je repris la carte des fourmis.

La chaleur était écrasante, je suais, ma peau était devenue glissante, mes cheveux sentaient le pétrole. La tête posée sur les oreillers mités que j’avais ramenés de la maison, je regardai les nuages. De plus en plus sombres, ils formaient, en s’accumulant, des figures bizarres, je crus un moment y percevoir la fumée d’un feu de forêt venant de la vallée. Imperturbables, les fourmis continuaient leur besogne. Connaissaient-elles quelque secret que, pour ma part, j’ignorais ? Leur procession monotone semblait exprimer une inébranlable résolution :franchissant les brindilles par lesquelles je cherchais à leur barrer la route, elles acheminaient leurs minuscules progénitures vers une cachette qu’elles croyaient à l’abri du danger.

Le ciel s’assombrit  : annonçait-il l’orage ou était-ce déjà le crépuscule ? En tout cas, il devait être assez tard lorsque ma grand-mère surgit du fond du jardin, avec, dans un bras un cabas et, dans l’autre une robe de mariée grise de saleté.

– J’ai dû sortir, dit-elle, essoufflée. Précédé d’un éclair aveuglant, un puissant coup de tonnerre secoua la montagne.

– Tu as mangé ? demanda Grand-mère. Elle s’affairait dans la cuisine, faisant du bruit avec les sacs en plastique qu’elle tirait de son cabas.

– Ida nous a envoyé de la bouffe.

– Tant mieux, acquiesça-t-elle. Sans même demander qui avait apporté le paquet, elle se pencha avec curiosité sur la boîte que je venais d’ouvrir.

Les fourmis avaient envahi l’assiette ébréchée sur laquelle était posée la viande : on aurait dit un gros tas de grains de pavot. Grand-mère souffla sur les pommes de terre et les secoua vigoureusement. Déchaînée, la pluie frappait l’ardoise ondulée et le carton goudronné qui couvraient le toit.

– Ta mère a accouché, dit-elle. D’un garçon.

Elle me tendit une cuisse de poulet qu’elle avait nettoyée tant bien que mal.

– Mais il est mort, ajouta-t-elle. Mange donc, sinon tu seras une mauviette comme elle.

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