Tóth Krisztina költő, író, műfordító

Fotó: Bulla Bea     

Le Foie de mon père

 

(Texte présenté dans le cadre du concours «Citoyenneté européenne» 2006/2007, un projet du Conseil général de Gironde ; voir : http://toutlezard.lgl.lu/060711.html)

Lorsque je me demande ce que signifie être citoyen européen, comment on peut le définir simplement, alors je sens toujours qu’il me faut répondre par une histoire.

Les écrivains ont l’habitude d’appréhender les histoires toujours surprenantes du monde : ils notent, transcrivent des détails, peut-être des frissonnements sans signification pour d’autres, et forment leurs propres histoires à partir de cette mosaïque. C’est ainsi qu’ils tentent d’apporter des réponses au destin tandis qu’ils élèvent le pérenne dans l’intemporel.

Lorsque je suis allé récemment à Vienne avec mon petit garçon, il attendait avec impatience le passage de la frontière. Il s’imaginait qu’elle n’était pas qu’une simple ligne imaginaire, mais plutôt une sorte de barrière au-delà de laquelle, à seulement un coup d’oeil, un autre monde commence.

En approchant de la frontière, j’ai commencé à chercher avec agitation nos passeports. Aux douaniers entrant dans le compartiment, j’ai répondu avec un empressement respectueux. Mon fils a senti que j’étais anxieuse. Il n’a pas compris. Il n’a pas saisi pourquoi c’était si important de franchir la frontière. Lorsque le premier village autrichien est apparu, j’ai commencé à lui expliquer avec enthousiasme : « – nous sommes sortis, regarde, nous sommes de l’autre côté ! – Mais de l’autre côté de quoi ? a-t’il demandé avec déception. Ici aussi, les maisons et les champs sont pareils ! »

Et bien sûr : de l’autre côté de quoi ? Pour lui, qui est né après la chute du rideau de fer, les réactions de ses parents sont incompréhensibles. Je devrais lui expliquer plus tard, lorsqu’il sera grand, qu’il y a eu un monde dans lequel on disait dedans etdehors. Même dans le langage des plus âgés on remarque qu’ils disent toujours sortir en France, sortir en Allemagne, sortir en Autriche. Sortir d’un intérieur, d’un enfermement. Eux ne vont jamais plus parler autrement de ce pays puisqu’ils ont passé la plus grande partie de leur vie enfermé à l’intérieur. Dans leur façon de parler, ils ne seront jamais libres, leurs réflexes, leurs angoisses ne disparaîtront jamais, seulement avec leur mort. Nous, qui avons passé la moitié de notre vie sous le régime communiste, avons appris avec difficulté qu’il n’y a plus de ligne frontière entre dedans et dehors. Selon l’expression d’un ami peintre, nous sommes la génération qui s’est socialisée deux fois. Nous nous sommes appropriés avec plus ou moins de succès les lois du mouvement dans ce nouveau monde ouvert. La confiance en soi nécessaire en ce monde nous ne la gagnerons probablement jamais. Peut-être que nos enfants n’auront plus l’angoisse au ventre en voyant un homme portant un brassard. Peut-être qu’en eux ne vivra plus ce remord un peu flou que nous a inculqué depuis l’école primaire la société qui nous élevait : cette sensation que nous faisions sûrement quelque chose de mal.

Je ne parle pas des formes évidentes de la violence puisque le monde surveille et réagit plus ou moins à la violence ouverte. En 1956, le monde s’est passionné subitement pour les événements de Hongrie, et même si la révolution a échoué, la solidarité et la sympathie ont accompagné le soulèvement. En revanche, il est moins souvent question de la façon dont l’interdiction et la violence cachée ont tissé la vie quotidienne des gens.

Je vis dans un pays où les murs des immeubles de certains arrondissements portent encore les stigmates de la deuxième Guerre Mondiale et de la révolution de 1956. Mais ce ne sont que des souvenirs visibles. Je vis dans un pays où les familles sont pleines d’histoires secrètes, d’interrogatoires douloureux, de contes transmis avec anxiété. Il n’y a pas une famille sans vérité cachée comme une maladie restant en phase d’incubation pendant des longues décennies.

Moi par exemple, jusqu’à la fin de mes années de lycées, j’ai entendu plusieurs fois dans ma famille l’histoire de l’accident de voiture de mon père. Il a laissé des cicatrices terribles sur le corps de mon père qui, comme il le racontait, avait été causées par l’intervention chirurgicale d’urgence alors qu’il était tombé dans un fossé avec sa voiture.

J’avais peut-être vingt ans lorsqu’ils l’ont examiné avant une opération de la bile et qu’ils ont trouvé d’étranges tâches sur son foie. Le médecin a finalement découvert que ces tâches étaient en réalité des morceaux de fer, des éclats de balle qui se sont discrètement reposés pendant trente quatre ans dans son corps pour ensuite s’infecter et bouleverser notre vie. C’est ainsi que la véritable histoire a été racontée : mon père a été touché par trois balles en 1956. C’était ça le terrible secret qu’il n’osait pas raconté même à son propre enfant de peur que cela ne me cause des problèmes. Pourtant, il a été mêlé aux événements tout à fait par hasard; il était alors adolescent et ne comprenait pas tout à la politique. Il ne voulait pas se battre, mais seulement fuir dans un autre pays où il ferait meilleur vivre. Cela sonnerait beaucoup mieux mais ce n’était pas un héros, il ne voulait se ranger derrière aucune cause.

L’Histoire de toute façon ne fonctionne pas par des relations de cause à effet. Les effets ne sont produits qu’après coup, pour conduire un système à la destruction. L’Histoire ne crée qu’au hasard, des réactions et des instincts aveugles qui se contraignent l’un l’autre.

Le rôle d’un écrivain, entre autre, est de prendre conscience et d’accompagner avec attention ces mouvements et de noter ce qui en découle dans nos vies personnelles. Je ne pense pas aux grands rapports sociaux puisque leur description exige une grande abstraction. Les détails : l’écrivain collecte les détails. Dans les musées, on reconstruit le passé à partir de petits objets, de bijoux, de vaisselles et de fragments d’écrit. L’écrivain reconstruit le présent avec des dialogues, des scènes, des petits frémissements. Que nous arrive-t’il vraiment, comment est ce monde dans lequel nous vivons ?

Quand j’écris, je pense à mon fils. Je pense que je dois lui donner quelque chose de ce savoir invisible que j’ai accumulé. Je parle ici avant tout du savoir primordial que j’ai acquis en grandissant dans ce pays. Et je dois aussi le protéger de ce savoir que j’ai acquis dans ce pays pour qu’il puisse vivre en homme libre. Malheureusement je ne pense pas que cela réussisse en une génération. Mais si on essaie d’écrire tout ce qui arrive, alors on analyse également, et si on analyse alors on gagne immédiatement une vision sur les événements. Cela ne protège personne, même pas soi-même, mais le rôle de l’écrivain n’est peut-être même pas cela. Un écrivain est un observateur extérieur.

Le foie de mon père a gagné pour moi une signification symbolique avec l’image de ce scanner : Un organe vivant en bon fonctionnement couvert des traces de l’Histoire, rempli de secrets. De l’extérieur, rien n’est visible; en vérité, une longue Histoire est concentrée en une seule image. Et autour de nous, il y a cette ville, Budapest, remplie d’histoires. Un pays, rempli d’histoires.

Le hongrois est une petite langue, peu nombreux sont ceux qui lisent de la littérature hongroise. Ces dernières années, beaucoup de traductions remarquables ont été publiées: Dezsö Kosztolányi, Sándor Márai, Imre Kertész sont maintenant accessibles en traduction. Malgré cela, la poésie n’a que très rarement cette opportunité. Pourtant, je l’affirme, des choses très importantes naissent dans la poésie contemporaine hongroise. La littérature hongroise est accueillante et a été aussi très influencée par la littérature française du vingtième siècle. C’est une langue ouverte qui réagit rapidement aux nouvelles œuvres publiées dans les grandes langues en comparaison de quoi peu de ses œuvres sont publiés dans ces langues-là.

Je vous demande de prêter attention à la littérature de ce petit peuple pour enrichir davantage encore la culture française déjà riche et multiple ! Pour que nous comprenions ensemble ce qui se passe vraiment dans l’Europe actuelle : Pour que – ayant compris tout cela – nous réfléchissions ensemble à l’Europe de demain pour que les coeurs soient moins blessés par des frontières visibles et invisibles.

Welcome , today is Sunday, 2019-05-19