Tóth Krisztina költő, író, műfordító

Fotó: Bulla Bea     

Le maillot

 

Traduction: Réka Györfi

Mon premier maillot de bain n’est pas un maillot de bain. C’est un slip. Il y a du soleil. Je suis accroupie a côté du baquet, je fixe l’objectif en clignant les yeux. Je montre la photo a mon fils. Maman, dit-il, c’est pas toi, c’est un enfant. C’est vrai, est-ce moi, moi. A l’arriere plan, le mollet charnu d’une femme en tongs, deux bandes de caoutchouc bleues croisées l’une sur l’autre: c’est ça les tongs. Ce mollet
appartient a ma grand-mere, bientôt elle avancera dans l’eau en tirant le bateau gonflable. Nous sommes entrés dans l’eau, on flotte.

On flotte dans l’air. Une balançoire sur la plage, au bord du lac de Velence, 1973. Toujours en slip, sans le haut. Deux corps d’enfant fermes et bronzés volent ensemble. Un garçon et une fille, ils portent des slips noirs. L’un a un petit robinet, l’autre non, ils se montrent leur zizi dans l’obscurité de la maison de vacances. Sur le mur, des moustiques écrasées. L’enfant naît du ventre de sa mere, il y va a travers le petit robinet. Tu sais.

La Roumanie , au bord de la mer Noire. Le corps mince et maigre d’une jeune adolescente, elle porte un vrai maillot deux pieces. Maillot de grande fille. Le haut forme deux
triangles, sous les triangles, il n’y a rien. Le haut n’est pas confortable. Il glisse sans cesse sur le côté, il faut toujours l’arranger. Le bas laisse entrer le sable, ça gratte. Elle l’enleve, rentre dans l’eau et le rince. Ne fais pas ça, t’es une grande fille maintenant.

T’es une grande fille maintenant, va te l’acheter toute seule. Je pars, l’argent dans la main. Je regarde les vacanciers. Des hommes jouent aux cartes, l’un a le dos poilu.
Sacs isothermes, grosses femmes. Les plantes des pieds sont jaunes, les talons comme des bouts de fromage. Je ne veux pas faire partie des talons bouts de fromage.
Deux boules, s’il vous plaît, chocolat-vanille. Mes pieds s’enflamment sur le béton brulant.

Toute ma vie d’adulte fut traversée par cette meme
frustration. Je détestais la plage, les baignades collectives, le côté idiot des corps qui s’évaporent. Je détestais les douches, les vieilles qui se lavent tournées vers le mur, leurs poils gris collés entre les jambes, je détestais ce mélange de corps et de mort, que la mort parle a travers le corps.

Mes pieds brulent sur le béton.

Je porte un ancien maillot de bain de ma mere : je ne passe plus dans le mien. Mon ventre est protubérant, rond et ferme. Le soutien-gorge est a baleines, pointu, comme ça, mes seins ont une forme d’obus, comme les stars des années cinquante, sauf que la taille de guepe n’est pas la. Tout cela n’est pas tres romantique : je me traîne avec un énorme ventre de buveur de biere, et ce petit coeur qui bat dans mon ventre – comme on dit – tourne a un rythme écoeurant, comme un petit bout de chiffon, essoré, froissé dans le tambour de la machine a laver, je m’arrete pour gerber, un léger
demi-sourire au visage, dans la poubelle, entre les assiettes en papier et les gobelets en plastique.
J’ai toujours la nausée! Ne vous inquiétez pas, une femme me caresse les cheveux. Je ne vois que le bonnet vert et frisé du médecin qui va et vient derriere le drap : c’étaient les mémés qui avaient des bonnets de bains pareils, en forme de chou en plastique a l’époque, aux bains Széchenyi, elles faisaient des longueurs, la tete hors de l’eau d’un bout a l’autre du bassin.
Il s’étouffe, il va s’étouffer, il faut le sortir.
Je suis allongée sur une table d’opération. Je vois la plaie, le sang, les mains dans les gants, la tete de la sage-femme.
On va couper au niveau du maillot. On va couper au niveau du maillot. On va couper au niveau du maillot?
Je vais me faire enlever les points de suture. Le médecin est âgé, il a passé les soixante-dix ans. Je regarde mon pubis, j’ai l’impression que, soit le médecin n’a jamais vu de femmes en maillot de bain, soit celles qu’il a vues portaient des maillots une piece ou soit encore la période de sa vie d’homme ou il était sensible a ce genre de choses était vers les années soixante-dix, ou les filles aux coupes anges de Charlie, jouaient au volley-ball sur la plage, en maillot de bain aux bretelles larges et montant bien haut sur le ventre, avec des motifs géométriques.
Ça se guérit bien, mais il ne faut rien soulever de lourd.

Welcome , today is Sunday, 2019-05-19